Le Grand Cahier : exercice de claudication

Le Grand Cahier est un roman unique. À mon humble avis, peu de romans contiennent autant de génie en aussi peu de mots.

Pour les non-initiés, Le Grand Cahier est un roman d’apprentissage qui décrit l’enfance de deux frères jumeaux dans un pays en guerre. Les jumeaux vivent chez leur grand-mère, une vieille femme avare, cruelle et indépendante. Au fil d’une séquence de saynètes sordides, qui les confronte à la bassesse et à la bêtise humaine, les deux enfants développent un sang-froid et une insensibilité déconcertante.

Pour se « perfectionner », les jumeaux s’imposent des « exercices », ayant pour but de les rendre plus endurant physiquement et psychologiquement. Parmi ceux-ci, il y a les exercices d’immobilité, de cécité et de surdité, de jeûne, de cruauté, etc. Il y a même un exercice d’écriture : Le Grand Cahier lui-même.

Il y a quelques années – dans un élan de motivation insoupçonné –, je me suis soumis à un petit exercice. J’ai écrit, en m’efforçant de respecter la forme et le fond du Grand Cahier, un nouvel exercice : un exercice de claudication. Le voici, ci-dessous.


Exercice de claudication

Deux bouts de bois enserrent notre jambe droite. Pour les faire tenir, nous utilisons de vieux morceaux de linges qui ligotent notre jambe jusqu’à ce qu’elle s’engourdisse. Maintenant, nous ne pouvons plus plier notre jambe.

Un matin, nous attendons le facteur. Lorsqu’il s’approche, nous allons en claudiquant dans sa direction.
Il dit :
— Vous vous moquez de moi, petits merdeux!
Nous disons :
— Non monsieur, c’est un exercice. Nous nous exerçons à claudiquer à cause des bombes.
— À cause des bombes?
— Oui. Quand les bombes tombent, elles peuvent nous couper une jambe.
— Vous n’avez qu’à vous mettre à l’abri lors des alertes!
— Nous ne nous occupons pas des alertes. Nous devons travailler et étudier.
En hochant la tête, il sort la lettre de notre Mère de son sac et nous la remet.
Il dit :
— Vous finirez tous les deux en enfer, c’est moi qui vous le dis.
Nous ne disons pas merci et nous signons le papier. Le facteur retourne vers la route en hochant encore la tête.

Nous allons jusqu’au jardin en boitant.

Pour cueillir les pommes, nous avons confectionné une perche qui nous permet de détacher les pommes de l’arbre. L’un de nous manie la perche, tandis que l’autre attrape les pommes qui ne doivent pas s’abîmer par terre.
Grand-Mère arrive avec sa brouette. Elle nous dit :
— Plus vite, fainéants!

Nous disons :
— Nous ne pouvons pas aller plus vite, Grand-Mère.
— Pourquoi? Enlevez ces bouts de bois et vous irez plus vite!
— Nous ne pouvons pas marcher sans ces bouts de bois.
Grand-Mère marmonne quelque chose et pose sa brouette. Elle demande :
— Vous ne voulez plus ramasser les pommes? Vous voulez ma perte, fils de chienne!
— Non ce n’est pas ça, Grand-Mère. Notre jambe est complètement engourdie. Voici toutes les pommes que vous emporterez aujourd’hui.
Grand-Mère prend les pommes et soulève sa brouette, elle pleure :
— Mais qu’est-ce que je leur ai fait? Une pauvre vieille comme moi, je n’ai plus rien à vendre, je suis perdue…
Nous disons :
— Ne vous en faites pas, Grand-Mère. À l’aide de notre perche, nous pouvons maintenant aller chercher les pommes les plus hautes de l’arbre. Dorénavant, il y aura plus de pommes.
Grand-Mère dit très vite :
— Bien! Dans ce cas, ramassez-les toutes! Et ne les abîmer pas!
Grand-Mère ricane et part en direction de la ville avec sa brouette.

Nous regardons Grand-Mère s’éloigner et nous allons nous asseoir sur le banc devant la chambre de l’officier. Nous enlevons les morceaux de linges et les bouts de bois qui enserrent notre jambe et nous les dissimulons dans l’herbe sous le banc. Nous nous levons. Debout sur une jambe, nous attendons que le sang revienne dans notre jambe. Lorsque les fourmillements cessent, nous entrons dans la maison.

La fois suivante, nous exerçons l’autre jambe.


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Le français de Sète

Sète : Vue générale depuis le mont Saint-Clair

Je me rappelle avoir déjà considéré George Brassens et Paul Valéry comme étant les auteurs ayant le plus beau français que je connaisse.

Bien que ce soit une paire originale, ils partagent cette façon de s’exprimer directement, avec une grande justesse de vocabulaire, de mode, de temps, de narration et de sens.

Là où bien des auteurs se soulignent essentiellement par leur élégance et leur style, Brassens et Valéry sont d’abord des êtres massivement contemplatifs mais qui ont aussi le don de s’exprimer parfaitement bien.

Puis un jour, j’ai constaté que les deux auteurs étaient nés à Sète, sur la mer Méditerannée, dans le sud de la France.

Drôle de coïncidence mais je crois maintenant comprendre qu’au-delà du français, les deux poètes partageaient surtout les mêmes états d’âmes, car Sète et ses alentours semblent tout à fait propices à la contemplation. Avec tous ces cours d’eau, il n’est pas surprenant que la commune soit surnommée la Venise du Languedoc. D’ailleurs, Venise figure à bien des égards en tête de mes villes préférées à cause de cet enchevêtrement inouï entre la mer, la lumière, le temps et les hommes.

Voici le passage d’un texte de Valéry, au sujet de Sète :

« Tel est mon site originel, sur lequel je ferai cette réflexion naïve que je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé de naître. Je me félicite d’être né en un point tel que mes premières impressions aient été celles que l’on reçoit face à la mer et au milieu de l’activité des hommes. Il n’est pas de spectacle pour moi qui vaille ce que l’on voit d’une terrasse ou d’un balcon bien placé au-dessus d’un port. […] L’oeil, dans ce poste privilégié, possède le large dont il s’enivre et la simplicité générale de la mer, tandis que la vie et l’industrie humaines, qui trafiquent, construisent, manoeuvrent tout auprès, lui apparaissent d’autre part. […] L’oeil ainsi embrasse à la fois l’humain et l’inhumain. »1

Références :

  1. L’Encyclopédie de L’Agora
  2. Sète – Wikipédia

Halldór Laxness : prix Nobel de littérature (1955)

Depuis que je me suis épris de l’Islande, j’ai lu La cloche d’Islande de Laxness et ma découverte se poursuit avec Gens indépendants du même auteur.

La cloche d’Islande constitue une excellente leçon d’histoire de l’Islande et le style est passablement différent de la littérature à laquelle je suis habitué, que ce soit la littérature française, québécoise, allemande ou russe. Une des raisons est – pour ce que j’en connais -, que la littérature islandaise vit sous le spectre des anciennes sagas et dans des conditions matérielles qui n’ont jamais été des plus avenantes.

Tout comme dans les sagas et dans les contes islandais, le dialogue est direct et comique. Avec Gens indépendants, les dialogues n’ont rien à envier à La cloche d’Islande, le rythme du roman semble plus soigné et je dirais que l’intrigue est moins complexe dans son ensemble. Jusqu’à maintenant, il n’a pas été facile de lire un chapitre sans directement enchaîner avec le suivant.

À suivre…